Rencontres avec des Huninguois[es]

Isabelle GEIGER, enseigner autrement

juin 2019 / par Jean-Louis Mossière

Isabelle GEIGERDes Beaux Arts aux tatamis, l’éducatrice sportive est un jour poussée dans le monde du handicap mental.

« Je ne veux pas faire ça ! » s’oppose Isabelle GEIGER en découvrant le groupe d’handicapés mentaux que son président de club lui demande d’encadrer au pied levé. « Mais si tu vas le faire ! » lui intime-t-il alors, avec un sourire disant tout à la fois : la satisfaction d’un effet de surprise bien calculé, l’assurance de la confiance donnée et surtout le signal sans appel qu’il faut y aller ! Qui connaît Guy SAUBOIS, à la barre du Judo Club Kano depuis presque ans, comprendra qu’il est alors difficile de dire non.

Des années après, l’éducatrice attitrée de la section de judo adapté reconnaît bien des vertus à cet homme de tempérament, « qui sait toujours où il va et met tout en œuvre pour que les enseignants s’épanouissent ». N’empêche, la première rencontre d’Isabelle avec des handicapés mentaux n’a pas été simple, et sans doute alors les vertus du président étaient moins évidentes... En 2003, après une carrière sportive de haut niveau et une déjà longue expérience de l’enseignement, Isabelle est pourtant une éducatrice chevronnée. « Au début j’ai essuyé des échecs, comprenant qu’il me fallait reconsidérer ma pédagogie, trouver d’autres repères qu’avec l’apprentissage de jeunes valides de 4 à 6 ans sur lequel se concentrait jusque-là l’essentiel de mon activité » se souvient-elle.

« Chaque pas est un petit exploit »

Malgré ces tâtonnements, qui l’amènent à réapprendre son judo pour l’adapter à ses nouveaux élèves, très vite les satisfactions se succèdent. « Avec un public valide, la réussite est en quelque sorte la normalité, bien qu’il faille souvent pousser dans l’effort, vite perçu comme fatiguant » explique Isabelle. « Alors qu’en sport adapté, chaque pas est une performance, un petit exploit. Lente et sur le long terme, la progression est la somme de toutes ces petites victoires, chacune de grande valeur. Elles ne s’obtiennent pas en poussant, bien au contraire ; il faut plutôt freiner pour gérer l’effort car la volonté serait presque sans limite ».

La première leçon retenue sur le tatami par Isabelle GEIGER, déjà avec le groupe de l’IME de Bartenheim, a été d’oublier tout plan de séance établi, incompatible avec l’impérative adaptation de chaque situation pédagogique aux circonstances du moment, à l’humeur de chacun. La tâche est complexe, partagée avec l’équipe de l’IME et un autre éducateur du club : « notre objectif reste de transmettre les bases de l’opposition – précise-t-elle –, les plus confirmés étant néanmoins dans une démarche de compétition… »

« Pas de ceinture noire »

Car passés les soucis de concentration, les gestuelles commencent à être mémorisées et se mesurer à d’autres prend tout son sens. Avec une vingtaine d’années de pratique dans le dojo de Huningue, certains judokas arborent d’ailleurs une ceinture marron et sont multiples champions de France de judo adapté. « Si avec des valides les passages de grades se conçoivent pour tous sur une même échelle de temps, il en va autrement en sport adapté où la progression se fait toujours au cas par cas » nuance Isabelle, ajoutant que « les enchaînements complexes et la stratégie, très exigeants sur un plan cognitif, n’entrent pas dans le champ du judo adapté, qui pour cette raison d’ailleurs ne délivre pas de ceinture noire ».

Ainsi Isabelle GEIGER enseigne-t-elle le judo adapté dans les règles de l’art, avec la discipline et l’adaptation qui sont les fondements même de ce sport. Elle étonne cependant par sa faculté à percevoir dans l’instant l’essentiel, personnalisant de la sorte sa séance, au plus près de chaque individu, sans jamais en perdre la cohérence collective. Sensibilité, rigueur, adaptation… Peut-être est-ce là aussi la marque d’un parcours atypique, commencé par cinq ans aux Beaux-Arts et une courte expérience de décoratrice-étalagiste au Globe à Mulhouse. Suivront un DUT d’informatique et ses actuels emplois administratifs au comité départemental du judo et au comité régional Grand Est, où elle exerce aussi en tant que chargée de communication.

« Ne pas être remise en question dans un milieu d’hommes »

L’enseignement s’inscrira comme le prolongement naturel de sa pratique intensive du judo, et ensuite de celle du sambo avec de nombreux titres glanés aux côtés de Richard WERY, pour elle une autre référence. Isabelle se souvient qu’elle a alors obtenu ses brevets d’État de judo et de culture physique, « d’abord pour me rassurer, mais aussi histoire de ne pas être remise en question dans un milieu d’hommes… ».

Alors oui, Guy savait très bien où il allait quand il y a seize ans il demanda à Isabelle de venir un peu plus tôt que d’habitude… D’autant plus qu’il avait mieux que d’autres perçu ce qui en définitive distingue peut-être le mieux Isabelle GEIGER: une patience et une passion d’enseigner hors normes !  

Le rendez-vous huninguois du mercredi après-midi, avec ses fidèles élèves du judo adapté et un groupe de tout petits, est la dernière parenthèse d’enseignement d’Isabelle dans un emploi du temps très serré, tout au service de son sport. Une parenthèse si riche qu’elle n’imagine pas demain s’en passer.







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